mise à jour : 18 juillet 2019

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Appel à communication

Le séminaire d’équipe LaPRIL-CLARE portera sur le thème suivant en 2019-2020.
Coordination : Renaud Robert

« L’oeuvre d’art et son public : image et imaginaire du récepteur »

Des journées d’études seront organisées sur le même sujet les 14-15 mai 2020 en collaboration avec E. Mouton-Rovira (TELEM).
Il est possible de participer au séminaire et/ou au colloque. Les communications feront l’objet d’une publication dans Eidôlon pour ceux qui le souhaitent.
Argumentaire
Il y a plusieurs manières de considérer une oeuvre, qu’elle soit plastique, littéraire, cinématographique etc. : on peut considérer qu’elle est fermée sur elle-même et qu’elle se définit exclusivement comme un aller-retour entre le producteur (l’artiste) et l’oeuvre produite. Dès lors, seule l’intention de son auteur doit en déterminer la forme sans considération de celui qui la lira, la regardera ou l’écoutera. D’un point de vue théorique, l’existence même de ce destinataire serait contingente et non nécessaire.
On peut, au contraire, considérer que l’oeuvre s’adresse à un destinataire déterminé et que l’auteur en tient compte au cours de son élaboration. La présence de ce lecteur-spectateur-auditeur est décelable en creux ou de manière plus ou moins explicite dans la forme même donnée à l’oeuvre.

L’objectif du séminaire sera donc de s’interroger sur les différentes modalités et degrés de présence du récepteur dans l’oeuvre.
Cette question a été posée dès l’Antiquité. Elle est au coeur des débats que suscitent l’émergence des sophistes et l’invention de la rhétorique. Apprendre à parler, c’est apprendre à s’adresser à un auditoire et à adapter le discours à l’attente supposée de celui-ci. Dans le domaine des arts plastiques, les plus anciennes inscriptions apposées sur les effigies honorifiques ou votives se présentent comme une interpellation du passant par la statue elle-même. Les descriptions d’oeuvres d’art (ecphrasis) font la part belle à l’impression produite par l’oeuvre sur le spectateur. Récemment, la notion de « contagion mimétique » a été utilisée pour décrire l’effet puissant que, selon les Anciens, l’image peut produire sur les sens ou sur les désirs de celui qui la regarde.
À l’époque moderne, le poids de l’apprentissage de la rhétorique dans l’éducation, la nécessité de convaincre dans le contexte chrétien du sermon ou du prêche mettent l’auditeur au centre du dispositif de communication. Avec la Contre-Réforme et le Concile de Trente les artistes eux-mêmes, notamment les peintres, sont invités à produire des images immédiatement intelligibles pour un large public de croyants et à se détourner des formes réputées trop sophistiquées du « maniérisme » de la Renaissance tardive. Les luttes sociales de la fin du XIXe et du XXe s. conduisent les artistes à s’interroger sur leur rôle et sur le pouvoir émancipateur de leur oeuvre ; la notion d’ « art de masse » fait du public la cible d’une stratégie de communication dont les divers régimes totalitaires sauront s’emparer avec une redoutable efficacité.
L’intérêt naissant au début du XXe s. pour les arts « extra-européens » contribue à remettre en question les modes académiques de production des arts. Il pousse les spécialistes à réfléchir sur la manière dont d’autres cultures conçoivent l’objet « artistique », sur sa place dans des sociétés différentes et surtout sur la manière dont est évaluée l’efficacité de l’objet produit. Les anthropologues ont élaboré la notion d’« agentivité » (Agency) pour décrire les différents types de relations qui se nouent au sein de la société par l’intermédiaire de l’oeuvre. Ces travaux ont permis de repenser les liens oeuvres, producteurs, récepteurs dans les arts des sociétés occidentales anciennes, mais offrent également des outils pour mieux comprendre la production artistique contemporaine : on constate en effet que les artistes actuels s’intéressent moins à l’oeuvre pour elle-même – sa capacité à représenter le monde ou à incarner une certaine idée du Beau – qu’à son action sur son environnement, entendu comme l’espace dans lequel elle se déploie, mais également comme le système de références culturelles – aujourd’hui socialement très diversifiées – dans lequel elle s’insère.
Les théories les plus récentes de la lecture ont ainsi accordé une grande attention à la dimension pragmatique de la réception, rompant avec l’autonomie du texte soulignée par les travaux plus formalistes. Qu’il s’agisse d’accorder à l’oeuvre d’art une efficacité éthique ou émotionnelle, d’en faire un outil de subjectivation et une ressource d’individuation pour le sujet, ou d’y voir, plus largement, le moyen d’une stimulation cognitive, la réception devient une véritable pratique, dont on peut alors interroger la dimension pragmatique et sociale, tournée vers le « dehors » du texte. Sur le plan esthétique, ces figures contribuent à renouveler l’imaginaire de la réception : on pourra interroger la manière dont elles infléchissent, à leur tour, les formes et les genres qui les intègrent.

Divers aspects du sujet pourront être abordés au cours du séminaire.
  • La question de la représentation du public dans l’oeuvre elle-même a souvent été traitée par les historiens de l’art : les peintres introduisent dans le tableau des figures de « regardants », qui peuvent être considérés comme une simple image spéculaire du public réel ou comme des figures transitionnelles qui orientent (ou désorientent) le regard du spectateur ; du reste, les jeux de regards, dans la composition, peuvent impliquer ou exclure le spectateur (voire, en l’excluant, l’attirer). De même, les travaux récents s’intéressent à l’image du lecteur dans la littérature : clin d’oeil réflexif ou véritable support d’une pensée fictionnelle de la réception, le lecteur en abyme interroge tout à la fois les modalités de la participation des lecteurs réels et les frontières du monde fictionnel.
  • On peut s’interroger sur le rôle actif dévolu au spectateur/lecteur dans l’instauration de l’oeuvre, dans la construction de son sens, dans l’activation des mécanismes d’adhésion à l’objet représenté ; enfin on peut aussi se demander comment l’oeuvre cherche parfois à prévenir ou à susciter en amont les réactions du public et comment elle joue souvent de cette stratégie d’anticipation. Il conviendra alors d’analyser les processus visuels, rhétoriques ou stylistiques par lesquels cette « collaboration » du public est engagée. En tenant compte des pratiques esthétiques liées aux supports numériques, on interrogera également les formes actuelles d’écriture et de lecture numériques, comme par exemple les fanfictions, qui permettent aux destinataires de s’approprier l’imaginaire de l’oeuvre et d’en devenir les co-auteurs. La représentation du destinataire permet aussi d’interroger le devenir du déchiffrement et de l’interprétation à l’ère numérique, alors que la littérature numérique, modifiant le partage des savoirs et la hiérarchie des autorités, forge ses propres règles herméneutiques.
  • Enfin, on pourra réfléchir sur la destination sociale de l’oeuvre. Par quels procédés l’oeuvre cible-t-elle une catégorie spécifique du public ? Existe-t-il vraiment une littérature et un art populaires ? Comment, si ils existent, s’adressent-ils à leur public ? La représentation du « peuple » dans un roman ou dans un tableau suffit-elle à en faire une oeuvre populaire ? La nature populaire d’un art se définit-elle par le public qu’elle cherche à toucher ou par l’origine sociale de son producteur ? À rebours, on pourra interroger la notion aujourd’hui très sollicitée d’« élitisme ». La multiplicité des références culturelles, les jeux d’intertextualité, font-ils partie intégrante du fonctionnement de l’oeuvre ou constituent-ils un moyen de restreindre son intelligibilité et d’en réserver l’accès à un public privilégié ?
Les propositions doivent être envoyées aux Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

Le séminaire aura lieu le mardi de 15h30 à 17h30 en I-100 : un calendrier des séances sera fixé avec les participants.