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Mme Sibylle GOEPPER

 présentera la soutenance de son Dossier pour l’obtention de l’Habilitation à diriger des recherches

en études germaniques (section CNU n°12)

 le

9 décembre 2019 à 14h00

à la Maison de La Recherche - Salle des thèse (001) - Esplanade des Antilles, Pessac, Université Bordeaux Montaigne.

La soutenance est publique.


Contribution à l’étude des rapports entre écrivain, pouvoir et société
pendant et après la RDA
Entre dissidence et subculture, collectif et individu, texte et corps

 

 

 

Résumé (fichier .pdf) 

 

Membres du jury:

Madame Nicole PELLETIER (garante) Professeur à l’Université Bordeaux Montaigne

Madame Florence BAILLET – Professeur à l’Université Sorbonne Nouvelle

Monsieur Bernard BANOUN – Professeur à l’Université Paris-Sorbonne

Monsieur Patrick FARGES – Professeur à l’Université Paris Diderot

Madame Elizabeth GUILHAMON – Professeur à l’Université Bordeaux Montaigne

Madame Françoise LARTILLOT – Professeur à l’Université de Lorraine

 

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Résumé des travaux

L’ancrage temporel dans la période contemporaine et l’ancrage géographique à l’Est de l’Allemagne sont la constante des travaux présentés. Une autre de leurs caractéristiques est le croisement entre texte et contexte, autrement dit entre littérature, fiction, d’un côté, faits et archives, de l’autre, afin d’étudier comment l’écrivain, ou plus généralement l’artiste, se positionne intellectuellement et esthétiquement vis-à-vis d’un environnement culturel, politique et social donné.

Les recherches s’articulent autour de trois grandes périodes : il s’agit d’abord de la Guerre froide et de l’époque de la division de l’Allemagne (1945-1990), pour laquelle on observe en particulier les rapports entre deux générations d’écrivains de la RDA, les représentants de l’Ankunftsliteratur, nés entre 1925 et 1945, et les Hineingeborene (« natifs de la RDA »), nés entre 1945 et 1965, et l’État socialiste au sein duquel ils évoluent. Dans ce cadre, l’une des problématiques principales a trait aux stratégies de dissension et de contournement adoptées par les écrivains, à l’exploitation, voire à l’invention par eux de multiples marges de manœuvre face à la censure et à la mise sous tutelle de la littérature et des arts par le régime du SED. On aborde ainsi les prises de position, aussi bien intellectuelles que littéraires, des auteurs proches du socialisme réformiste dans les décennies 1960 et 1970 (Wolf Biermann, Jürgen Fuchs par exemple) qui vont, petit à petit, être poussés à la dissidence puis au départ, que celles des poètes et artistes évoluant dans les microcosmes subculturels de la capitale estallemande jusqu’en 1989 (Bert Papenfuß pour la littérature, mais également Gabriele Stötzer pour les arts plastiques et Wilfriede Maaß pour la céramique). Ce large panorama générationnel permet de saisir les phénomènes de déviance de manière fine et souple, non pas comme des absolus, mais de manière relative, les uns par rapport aux autres. La typologie qui en résulte s’intègre ainsi, en l’élargissant et en la complétant, à celle des concepts traditionnels de résistance et d’opposition. Les derniers travaux, consacrés à l’écrivain d’origine tchèque Jan Faktor né en 1951, mettent en lumière sur la base d’archives sonores et vidéo, la dimension performative de l’activité de nombreux artistes et sa valeur politique dans le contexte précis de la RDA. Il en résulte une strate supplémentaire pour la compréhension du phénomène subversif et contestataire, davantage centrée sur l’expérience partagée, le corps et l’émotion.

La deuxième grande époque traitée est celle du Tournant et de la réunification allemande (notions élargies à toute la décennie 1990) appréhendée comme une phase « liminale » amenant les individus à se séparer de leur environnement d’origine et à intégrer une nouvelle 3 société. Ce « seuil », ces « ténèbres fertiles » sont marqués par de violents règlements de compte au sein du champ littéraire que l’on peut ressentir, à première vue, comme extérieurs à la littérature et aux arts car portant sur des questions politiques, et notamment de rapports entretenus avec le pouvoir. L’analyse de la querelle littéraire interallemande (deutschdeutscher Literaturstreit) à l’aide des instruments développés par le sociologue Pierre Bourdieu contribue à réviser ce point de vue en établissant que dispute et polémique servent à repenser la problématique légitime du champ littéraire en voie de fusion. Dans ce cadre, l’« affrontement » n’a pas uniquement lieu entre journalistes ouest-allemands et auteurs estallemands, mais aussi entre les écrivains en personne, qu’ils soient de RFA ou de RDA, selon qu’ils soient proches du pouvoir (hétéronomes) ou s’en tiennent au contraire éloignés (autonomes). L’expérience de l’expatriation (Übersiedlung) de personnalités telles que Wolf Biermann, Jürgen Fuchs, Sarah Kirsch, Reiner Kunze, Günter Kunert ou encore Hans Joachim Schädlich joue un rôle central dans le processus d’émancipation qui est à l’origine des prises de position radicales de la Wende. Par son parcours, cette « seconde dissidence » anticipe, intellectuellement et littérairement, l’expérience d’entre-deux que vivront les habitants de la RDA restés jusqu’en 1989, c’est aussi en ce sens que son étude est particulièrement féconde. Le maintien ou la disparition des auteurs de l’ex-RDA au sein du champ littéraire réunifié est un enjeu majeur de l’après-1989, marqué par l’émergence de nouvelles esthétiques qui vont s’épanouir et s’affirmer au cours des années suivantes - pour certains écrivains du moins. La méthode du récit de vie a été l’un des moyens mis en œuvre pour fixer à un instant t, puis réinterroger à quelques années de distance le positionnement citoyen de douze écrivains de l’ex-RDA vis-à-vis des événements de l’automne 1989 et de ses suites. D’un point de vue méthodologique, la démarche scientifique est confrontée à l’expérience empirique et subjective des individus lors de l’entretien. Cet exercice, déstabilisant par certains côtés, est une occasion inespérée d’inscrire la réflexion abstraite dans la pratique.

Dernière période envisagée, l’époque contemporaine (des années 2000 à nos jours) permet quant à elle d’interroger les résultats des processus de canonisation de la décennie précédente et de dresser un premier bilan. La question des mécanismes d’invisibilisation de certains écrivains ou, au contraire, de leur consécration est au cœur des réflexions. Les études individuelles ou collectives révèlent ainsi quelques grandes évolutions de la littérature postTournant : le passage de la poésie à la prose, ou du moins à une pratique mixte entre ces deux genres, chez de nombreux Hineingeborene (Kerstin Hensel, Kathrin Schmidt, Gabriele Stötzer ou Jan Faktor), le renouveau de la littérature judéo-allemande (Barbara Hongimann), 4 le lien entre strate événementielle et quête identitaire (Wolfgang Hilbig) sous l’angle de l’autofiction. C’est sans doute à travers les stratégies d’écriture adoptées que la littérature apparaît le plus clairement, et plus que jamais dans la période post-Wende, comme un lieu de cristallisation entre arts et Histoire, à travers la mise en mots des tabous et zones d’ombre du passé, mais également par la formulation de nouvelles thématiques ainsi que la mise au point de nouvelles formes pour dire la diversité des identités et des mémoires. C’est ici que s’établit le lien avec l’un des mots-clés des recherches menées : celui de pouvoir, qui en précise l’approche et la démarche.

Par opposition à l’Histoire, qui décrit l’événement qui survient, le pouvoir se situe du côté de l’historiographie, autrement dit de la façon dont l’Histoire est racontée, écrite et donc reconstruite par ceux qui donnent le la en la matière. « Pouvoir » désigne également la situation concrète de ceux qui gouvernent, dirigent, voire les dirigeants et les gouvernants eux-mêmes. Cette notion rend compte d’une approche relationnelle, centrée sur les acteurs et les rapports qui les unissent. Elle est également le lieu d’expression privilégié de la tension structurante à nos yeux existant entre une version officielle, largement fixée par les « dominants » (au sens de pouvoir politique et économique et de société majoritaire), et celle qu’élaborent les « dominés » ou les « minoritaires » par l’intermédiaire des discours et des représentations qu’ils mettent en circulation de façon plus ou moins cachée. Écrivains et artistes ne sont pas systématiquement des contre-pouvoirs, agissant forcément de façon consciente pour ou contre le système, mais des acteurs du champ social et culturel qui se situent dans un environnement et interagissent avec lui sur différents modes : acceptation, conformisme, alternative, subversion. Si donc les œuvres des auteurs sociabilisés en RDA ne sauraient en aucun cas être réduites à leur rapport à l’État socialiste, on ne peut pas non plus totalement les analyser en dehors de la catégorie du politique, sauf à se couper d’une strate de sens fondamentale pour la plupart de ces écrivains. Il s’agit donc de trouver un équilibre. L’objectif est de procéder à un triple croisement, le plus fin possible, lors de l’examen des œuvres : il tient compte de l’expérience empirique de l’Histoire et du contexte par l’individu, de son parcours biographique (ce que l’on nomme habitus) et des relations intersubjectives qu’il entretient avec son environnement et son entourage.

Au centre se trouvent la femme et à l’homme placés au cœur du système qui, à chaque instant, font des choix - biographiques, citoyens, esthétiques. Ils agissent certes sous contrainte (car les contraintes n’ont bien évidemment pas disparu avec le Mur, elles sont juste devenues autres), mais parviennent également sans cesse à (re)négocier des espaces de liberté face à la pensée hégémonique ou main stream. C’est pourquoi, même s’il ne s’agit pas d’une fin en soi, 5 l’un des fils conducteurs demeure jusqu’à aujourd’hui l’importance accordée à la parole des témoins, en parallèle de celle des analystes et des experts. Si contextualisée soit elle, cette perspective n’est pour autant ni déterministe, ni statique, elle fait la part belle aux marges de manœuvre et au dynamisme des situations et des échanges. Par ailleurs, elle n’établit pas de dichotomie stricte entre système et marge, mais cherche à éclairer sans manichéisme des degrés, des étapes, des stratégies qui évoluent entre les pôles extrêmes de l’orthodoxie et de la rébellion ouverte et sont pour chacun, il convient de ne jamais l’oublier, évolutifs et variables dans le temps. L’approche est donc à la fois sociologique et esthétique, civilisationniste et littéraire. Le curseur se déplace entre ces deux pôles, en fonction des corpus considérés et des personnalités abordées. Ce double prisme, auquel s’ajoute naturellement la connaissance de la langue, façonne l’identité du germaniste qui se tient ainsi à mi-chemin entre le spécialiste de littérature et l’historien.